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21/05/2015

Pour vivre le présent au mieux et penser l’avenir, encore faut-il avoir conscience et connaissance d’un passé personnel et collectif.

  

Ma colère du moment et mes inquiétudes depuis quelques temps

Hier, je suis allée à « une journée d’étude publique » à l’université de Montpellier intitulée :

Une refondation démocratique pour faire société commune ?

Démocratie, société commune mises en question à partir des témoignages d’associations engagées sur le terrain, m’intéressaient particulièrement, de par mon expérience et du fait que j’ai des réponses mais encore des questions et le désir d’apprendre. La rencontre entre universitaires et gens de terrain est également un lieu particulier sans doute générateur d’un plus, de part et d’autre.

Ce fut pour moi une grande déception, doublée de colère car confrontée aux manques et surtout au déplacement des rôles qui me semblent d’autant plus graves aujourd’hui, dans cette société sans dessus dessous, en crise de toutes sortes.

Je fais partie de ceux, celles, qui octroient à l’Université un rôle spécifique, d’enseignement, d’apprentissage à la prise de distance et d’enrichissement par la réflexion et la pensée. Qui considère, de la même façon, qu’un chercheur est quelqu’un « qui cherche » et aide l’autre à participer à sa recherche, c’est-à-dire à la compréhension des situations et des phénomènes pour en tirer enseignement et les dépasser. Je n’ai rien trouvé de cela. Par moment même, je me suis demandé si je n’étais pas dans un lieu de propagande à dimension politique. Si les organisateurs étaient dans une démarche style « mai 68 », alors, il fallait l’annoncer clairement ; j’ai apprécié, à ce moment là, le rôle de l’université, mais les enseignants-chercheurs n’avaient pas oublié la réflexion, ni l’inventivité ! Je vais donc tenter de prendre cette place oubliée hier.


Le titre : Refonder la démocratie !

Une fois de plus, je constate que les mots concepts-clés sont utilisés à tort et à travers. Ils deviennent des mots chosifiés, on transforme le concept en objet. Du coup, on en détourne le sens. Et, pour qui nous prenons-nous ?

La démocratie, c’est permettre à un peuple de débattre et de décider ensemble. Son concept et son application, l’expérience démocratique et l’analyse conceptuelle, existent depuis plus de mille ans. En Inde VIème siècle avant JC., Grèce IVème siècle avant JC, sur notre territoire au XIIème siècle une première approche en Occitanie, puis les démocraties modernes que nous connaissons XVIII et XIXème siècles en Occident.

Sans oublier les penseurs et philosophes de tous temps et de tous lieux qui ont posé différentes bases de la démocratie. La démocratie est déjà fondée et heureusement pour nous, car nous n’en serions pas là, aujourd’hui, dans un pays, malgré tout quelque peu démocratique !

Alors, messieurs et dames enseignants et chercheurs, ou engagés dans les actions de terrain, que voulez-vous dire ? Ne s’agirait-il pas, plutôt, de reconstruire, de chercher ensemble, d’autres manières d’appliquer les fondements démocratiques, ce qui suppose de « re-venir » à ces fondements et de « re-trouver » d’autres manières d’être ensemble et faire société[1]

La prise de distance suppose de mettre de la Pensée dans l’Action, avec un cycle aller-retour.

Comprendre les situations, partager les questions, les affirmations, pour en tirer enseignement suppose avant tout une distanciation. C’est-à-dire :

1- Quitter la partie émotive pour laisser place à la pensée.

Dans l’émotion, on est dans la réactivité, l’immédiateté, l’inverse de la prise de distance et blocage pour laisser place à la réflexion. Certes, la société actuelle est de plus en plus sur ce schéma « émotivité–réactivité-contestation-affrontement ». Si nous ne sortons pas de ce cercle vicieux, nous ne sortirons pas de ce qui nous oppresse.

2- Resituer l’action menée dans une perspective plus large et l’interroger dans son historicité.

C’est-à-dire : où en est notre société aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’il se produit, pourquoi, comment ? Et quelles influences sur la situation locale vécue et l’action menée ? D’où viennent ces sur-affirmations identitaires et toutes ces revendications fortement exprimées de façon catégorielles ? Et les freins rencontrés face au désir et aux actions de changement ?

Dans mon sentiment de colère, c’est-à-dire l’expression du sentiment d’impuissance face à que je constate, me vient ces expressions populaires : « à force de prendre les vessies pour des lanternes, on y perd son latin ! » Et c’est peut-être ce qui est voulu… et auquel nous avons participé plus ou moins consciemment.

Un problème central : A une époque, les dirigeants recherchaient ce qui est « beau », que l’on traduirait aujourd’hui par « ce qui est bon pour l’ensemble ». Qu’ils soient rois, présidents de la république, chefs d’entreprise, etc., ils recherchaient l’équilibre le plus parfait pour que tout et tous soient en ordre, dans l’Unité plurielle, au service du bien commun. Nous ne sommes plus sur ces bases là, et nous en sommes co-responsables. 

De l’égalité des droits à l’égalitarisme

Plusieurs causes, j’en décrypterai deux principales. Les thèses universalistes plaçant les droits de l’homme, au-dessus de tout, dans tous les pays et toutes les cultures, comme étant la seule et unique façon de vivre ensemble, a produit à terme et dans sa rigidification, des effets pervers qui sont vouloir imposer (coloniser ?) partout d’une part les conceptions occidentales et d’autre part une sorte d’identité semblable à toutes les sociétés.

Parallèlement, les gouvernants, dans leur volonté de penser notre bien et vouloir des lois égalitaires construisent des êtres citoyens non plus égaux dans leurs droits et dans leur différence, mais uniformes contraints dans des directives normatives, refusant la diversité. Tendance fortement appuyée et utilisée dans la loi du marché qui, elle-même, construit des robots humains consommateurs non pas de ce qu’ils ont besoin, mais de ce que l’on a décidé pour eux. Nous avons accepté car la situation d’infantilisation est, somme toute, pratique et confortable, jusqu’au moment on l’on en ressent les risques et les étouffements ! Alors, explosion, éclatement de cette unification dans la contrainte, les différences se revendiquent jusqu’à la violence. 

Du gouvernement des peuples à la gestion des peuples

Quittant la recherche du « beau » pour la recherche de ce qui est « bien pour l’autre », les gouvernements, s’appuyant sur les sciences et notamment la science économique, ont perdu à la fois leur rôle de décideur (ils se font décider par) et leur capacité à réguler les échanges entre citoyens et entre le public et le privé ; la régulation étant la base de leur existence.[2]

Voulant le bien, ils vont entrer dans une position « d’État total » ; les représentants de l’État s’octroient le droit et l’obligation de savoir ce qui nous est nécessaire pour vivre bien, y compris dans notre quotidien et notre vie privée. Ils savent à notre place, comme des parents bien intentionnés. Ils veulent nous protéger de tous les risques et nous indiquent, par force de Loi, les comportements à adopter (ne pas fumer, ne pas rouler vite, ne pas marquer sa différence, etc.). De plus, souhaitant généreusement nous éviter tout problème, ils vont chercher rapidement une solution à chaque difficulté rencontrée. Ils perdent ainsi, un autre attribut important des gouvernements : anticiper et donc prévoir, dans une vision globale sociétale autant que dans une perspective long terme dans l’intérêt général et non catégoriel. D’où la création depuis, de mult dispositifs, créant des solutions types, ne laissant aucune initiative ni aux agents des services publics dans leur capacité professionnelle, ni aux personnes citoyennes, les excluant s’ils ne rentrent pas dans les cases normatives conçues pour eux. 

Démocratie et participation des habitants

En France, comme dans d’autres pays, notre système démocratique repose d’une part sur la démocratie représentative : je délègue mon pouvoir de débattre et de décider à des élus (politiques ou associatifs). D’autre part, principalement dans notre pays, nous concevons l’État sur les principes énoncés par Platon et certains autres depuis, d’un « État fort ». Ce qui signifie que l’unité de la nation ne peut exister que par le partage du maximum commun et par le plus grand nombre (d’où la recherche inconsciente de l’uniformité qui a son prolongement dans le mode de scrutin qui refuse toujours la proportionnelle). A noter qu’Aristote prévoyait, au contraire, l’unité de la nation reposant sur le plus petit dénominateur commun, c’est-à-dire l’Unité dans la diversité sans laquelle la complémentarité ne peut exister. L’unité reposant alors, sur les bases essentielles du vivre ensemble et non sur les aspects secondaires qui nous amènent à être tous pareils. Ces conceptions théoriques modèlent notre propre représentation individuelle et collective, de l’Etat et notre culture démocratique. Il me semble paradoxale de vouloir, en même temps, un Etat fort, donc sans proportionnalité des représentants du peuple et la reconnaissance des différences y compris dans les droits. S’opèrent alors, ce qui se passe en ce moment, des revendications, des luttes d’influences et de pouvoir, des lobbyings qui sont contraire à la véritable démocratie, car c’est soit le blocage démocratique, soit le dernier qui a parlé surtout s’il rapporte beaucoup (argent, prestige personnel ou voix) qui l'emporte et obtient "les grâces du roi".

Tant que nous serons dans un système de démocratie représentative, il nous sera « octroyé » la possibilité d’être informer, d’être consulter, de « participer » à certaines réunions et à donner notre avis. Se pose alors la question de comment se positionner, comment être entendu et influer. Questions de stratégie et de circonstances, selon les lieux, les opportunités etc. Aussi, la participation des habitants n’est qu’un prolongement de la démocratie représentative ; n’appelons pas cela autrement, même si c’est la mode depuis vingt ans, tant au niveau des hommes politiques, des media et des militants. Là encore, le sens des mots et des concepts est dénaturé.

Ce qui ne nous empêche pas d’expérimenter et d’apprendre ce que peut être une démarche de « démocratie participative ».

La démocratie participative est permettre au peuple, donc aux habitants citoyens de s’emparer par eux-mêmes directement ou sur proposition des élus, d’un sujet, d’une question qui les concerne dans la vie de la cité (quartier ou ville, agglo). Ceci ne peut se faire qu’au niveau local car il est nécessaire d’être effectivement dans la pluralité et aussi d’être dans une même réalité de vécu face au sujet, même si la manière de la vivre est différente. Les habitants se rencontrent, débattent, décident seuls, sans les élus et sans représentativité des associations (chaque présent ne représentant que lui-même) et ensuite ils en font part aux élus, de façon circonstanciée et avec un dossier précis. Sans oublier que les élus, eux seuls, ont le pouvoir de décision. S’ils ne retiennent pas tout de la proposition, ils sont, de fait, fortement influencés par cette production, d’autant plus que les habitants ont une expertise, l’expertise d’usage, qui manque aux décideurs. J’ai eu l’occasion et la chance d’accompagner une telle démarche, rarissime en France. Cela peut se faire et produit beaucoup plus qu’on ne l’imagine tant au niveau concret que dans l’apprentissage démocratique. Autre aspect, l’expression d’une forte inventivité car chacun a quitté sa place et son personnage habituels ce qui ouvre à tous les possibles. Des municipalités ont expérimenté un tel processus, le confiant entre autre aux comités de quartier, pouvant aller jusqu’à la discussion et des propositions concernant la ville dans son ensemble y compris le budget municipal. Mais c'est un tel changement dans les attitudes et dans les positionnements qu'un accompagnement spécifique est indispensable, surtout au début, accompagnement résidant essentiellement au niveau des postures et comportements personnels facilitant, ou empêchant, le travail d'ensemble.

Les valeurs de la République

Depuis la dernière élection présidentielle, nous n’arrêtons pas d’entendre nous rabâcher ces termes « les valeurs de la République », mis dans tous les discours y compris des groupes extrêmes et utilisés par les journalistes. C’est la surenchère de celui qui veut se montrer plus républicain que la république, au point que certains veulent changer d’intitulé ! J’ai été très surprise hier d’entendre souvent ces mots en les précisant « liberté, égalité, fraternité » et j’ai été choquée même lorsqu’une intervenante, représentant une association, s’est crue obligée d’affirmer « nous croyons aux valeurs de la République, elles sont les nôtres » ! Qu’est-ce que cela signifie que les citoyens se considèrent comme devant énoncer clairement leur attachement à ces valeurs ? Une image m’est venue : je pensais à la Révolution de 1789 et années suivantes où, effectivement, l’on devait prêter serment à la République et affirmer ses valeurs au risque d’être guillotiné. Sommes-nous conscients de ce que nous vivons et aussi de ce que nous véhiculons dans nos attitudes et dans nos paroles, voire dans nos incantations ? Attention ! Ne réagissons pas avec les mêmes arguments même s’ils sont apparemment contraires, ils en adoptent les mêmes bases et c’est le même courant qui nous pousse hors de notre véritable place et nous met dans des dérives non seulement sémantiques mais aussi de positionnement.

Que les dirigeants politiques détournent l’usage des concepts pour en faire des slogans qui badigeonnent la réalité concrète en la cachant derrière des mots-valises concepts, cherchant ainsi à rallier le peuple autour d’eux, c’est leur choix. Idem pour les média qui font ainsi pour désinformer la population et ne jouer que sur la sensiblerie et l’émotion. Mais que nous, citoyens conscients et engagés, nous suivions cet exemple est dangereux car nous cautionnons, en la faisant nôtre, cette attitude. Et, contrairement aux souhaits formulés, nous ne servons pas « d’éclaireurs » du monde actuel.



[1] Cf. Jacques Donzelot, Faire société

[2] Cf. Annah Arendt, la condition de l’homme moderne

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