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30/07/2014

Festival Voix Vives 2014 - Chronique N° 2 -

Poètes en leur pays de douleur, témoignages

En écoutant les poèmes lus en public, en écoutant aussi les poètes parler d'eux, de leur poésie, j'ai noté quelques mots, quelques phrases, pris aussi bien dans leurs poèmes qu'au cours des discussions et que je partage avec vous dans cet article.

Auparavant une remarque générale : une ambiance, une question centrale traversait tout ce festival, formalisée très précisément par les Égyptiens : sommes-nous morts ou vivants ? Autrement dit, dans ce monde détraqué, où et qui sommes-nous ? Question existentielle lancinante qui va planer sur ce festival durant toute la semaine.

Ruines, ruines, ruines,                                                                                                            tombeau,                                                                                                                                    mort,                                                                                                                                              "le palais de mon enfance se désagrège" Dorta Jagicc, Croatie,


 

Hamid Tibouchi, Algérie : "j'ai appris à lire dans le feu, j'ai appris à écrire dans le sang".

Antoine Douaihy, Liban, compare notre époque à la période du déluge et de Noé

Jihad Hudaib, Palestine, "le Christ est mort à l'âge de  33 ans, 33 ans dans un camp, ça suffit, je ne suis pas le Christ !"  "Les événements actuels sont la mémoire de toute ma vie"

Walid Al Sheikh, Palestine,  "je suis né et je vis dans un camp, je ne connais pas la sérénité, je ne connais pas ma terre, je ne connais que le camp et l'angoisse permanente."

Tous deux rappellent que depuis la colonisation anglaise, ils ont toujours été en guerre, ils sont donc habitués, "une de plus" ! ... et ils insistent, en tant qu'hommes et aussi en tant que poètes de la nouvelle génération qui s'émancipent de la forme poétique traditionnelle, "on nous met dans une boite : les Palestiniens qui défendent leur terre. Mais nous ne sommes pas que des héros, nous sommes aussi des individus, nous mangeons, nous dormons, nous vivons, mais dans de telles conditions !"

Luckman Derky, Syrie, vit en France depuis deux ans " je suis la Syrie, je vis comme la Syrie, nous sommes pareils. Mais maintenant il y a une différence : mes enfants crient et mangent les haricots que je leur ai préparé ; toi, Syrie, tu nous a donné le silence et la faim."

Nouri Al Jarrah, Syrie, vit dans les Emirats Arabes  "Nous avons appris de l'Occident, Montesquieu, la Révolution, mais l'Occident ne nous soutient pas. Nous sommes très déçus de la France et de la gauche française." Un silence lourd se fait dans le public, nous sommes tout d'un coup directement confrontés à notre responsabilité et la perte de nous-mêmes qui étions, à une époque lointaine, la "lumière du monde". Je me souviens d'une phrase mais je ne sais plus si je l'ai entendue au festival ou dans une émission télé "Même à l'époque de la colonisation avec tout ce que cela signifie, la France apportait la culture". Nous en sommes tellement loin ! Et nous ne savons même plus ce qu'est la démocratie !

et il ajoute, en accord avec son compatriote, : "si la Syrie devient démocrate, la démocratie va s'étendre à tout le Moyen Orient"... sans doute pour cela que les combats sont si durs entre toutes sortes d'extrémistes et la dictature, ne laissant aucune place au peuple Syrien ! ....

Théoni Kotini, Grèce,  "un temps résigné sans aucune victoire"

Bassem Al Meraiby, Irak, vit aujourd'hui en Suède, ses enfants sont en Irak "la poésie, c'est la mémoire sous forme d'éclair. La liberté ? Seul mon poème n'est pas un territoire occupé"

Salah Faik, Irak, vit aux Philippines, "je suis ailleurs, je ne suis plus Irakien, je suis dans mon imaginaire"

Mort ? Vivant ? et surtout "sans terre". Dans ce monde qui se désagrège et qui est rempli de violences diverses, il n'y a plus de pays, plus de culture, plus d'enracinement. Un poète, Tunisien je crois, adresse un poème à son père, devant sa tombe ; mais dans la tristesse et la douleur qui se manifeste je perçois, au-delà du père, la perte, l'enterrement de son pays en tant qu'entité culturelle, les racines se meurent en même temps que ce père. C'est cette douleur qui était présente dans tous les lieux de lecture. Même nous, Français soi disant protégés, nous ressentons cela aussi, quelque chose de l'ordre des racines, des fondements qui explosent et dont les éclats se dispersent et disparaissent en poussière. Alors où et qui sommes-nous ?

Cette prise de conscience est douloureuse. Antoine Douaihy y répond : "la conscience est préférable au néant, à l'inanimé. Car la conscience c'est la vie, c'est l'être homme, et donc la base de l'optimisme."

Nasreddin Elgadi, Lybie,  "la dualité est universelle, elle est dans la nature ; le conflit, lui, n'est pas naturel ; le poète est du côté du bien, de la vie."

C'est pourquoi je vous aime poètes et donc ce festival, car je suis également du côté du beau, du bien, de l'humain, donc de la Vie !

Après ce festival comme à chaque fois, je ne peux pas m'empêcher de penser à cette remarque entendue plusieurs fois à Sète "la poésie, c'est élitiste". Peut-être qu'aujourd'hui dans ce monde déboussolé, être humain, sentir et s'exprimer par le cœur est devenu denrée rare ? Mais pourtant accessible à tous, puisque notre nature ...

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