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29/04/2012

de la colère d'un peuple

Après ce premier tour de l'élection présidentielle, je continue de m'interroger sur ce vote massif pour l'extrême droite et au-delà de ce que l'on peut entendre de partout souvent valable par ailleurs. Cet écrit est un essai de philosophie appliqué à cette actualité. Sans doute également, sur fond d'expérience personnelle, en comprendre la forme expressive, après avoir saisi les multiples raisons de cette colère.

Car la colère, je la connais. Ma colère personnelle constamment incluse dans la colère collective ; c'est elle qui m'a poussée à l'engagement militant, syndical, associatif puis politique. Ce refus de ce qui est imposé et jugé inévitable mais qui m'écrase, qui nous écrase, et cette volonté de déjouer le cours des choses néfaste. Colère qui nous conduit un jour à dire "Non, ça suffit, pas ça".


Qu'est-ce que la colère ? La colère est, comme toute émotion, une excitation ressentie à la fois dans son coeur (l'affect) et dans son corps. Cette excitation va ébranler, déstabiliser selon son intensité, notre équilibre habituel, "à en perdre la raison" comme dit la chanson (l'amour et la colère sont, sans doute, les émotions qui affectent le plus l'être humain). Ce désordre brutal peut avoir des conséquences sur notre mental et nous forger des idées "noires" de punition ou de vengeance contre celui qui est à l'origine de cette colère mais aussi, parfois, contre nous-mêmes comme auto-punition ou pour sortir du dilemme.

Elle peut être due ou générer elle-même l'hostilité (ressentir l'autre comme menace), l'agressivité qui signe la vitalité défensive de l'être (viser moins la mort de l'autre que sa propre survie), la haine (quand l'autre ternit mon image) jusqu'à la violence de la fureur (en vouloir tellement à cet Autre,  l'inconscient ou les dieux). 

Les raisons de la colère 

La colère due à une cause extérieure : La colère est le plus souvent une réaction à une situation précise où le sujet a le sentiment de ne pas exister en tant que tel (mépris, affront, indifférence ou manque de reconnaissance). Plus grave encore, le sujet est atteint dans sa dignité et son intégrité (viol, esclavage ou toute autre forme de domination extrême, discrimination, injustice). Elle va donc être dirigée "contre" quelqu'un.

La colère parce que ce qui est, n'est pas ce que nous voulons. Ex : les parents qui grondent l'enfant parce qu'il ne fait pas ce qui lui a été demandé, ou qu'il ne respecte pas la règle ; les collègues qui n'agissent pas tel qu'on attend d'eux ; un contrat non respecté, etc.

Existe aussi cette réaction première de colère suivie de l'abattement, vous connaissez "c'est pas vrai, encore !" qui conduit à "les bras m'en tombent !", quand on est face à une personne ou un groupe qui répète régulièrement les mêmes erreurs malgré les remarques, les explications, les appels à vigilance ; parce que la capacité à ouverture, et donc au changement, a été verrouillée, même pas une petite fenêtre entrouverte ! Inlassablement le système de répétition perdure et la mise en danger qui en est la conséquence pour eux ou pour autrui, si petit soit-il.

Les colères contre soi : Puis, les personnes qui se sentent en faute mais ne peuvent pas l'exprimer, bien qu'elles le ressentent au fond d'elles-mêmes plus ou moins consciemment, et accusent autrui sur n'importe quel autre sujet pour se disculper. Le déplacement de la colère, car la colère contre soi est insupportable. Il suffirait pourtant de dire simplement "là, j'ai fait une erreur" pour que tout redevienne calme et sans agresser autrui qui ne comprend pas ce qui lui arrive.

La colère peut être également une réaction de défense face à la peur, ou plus encore, au sentiment d'impuissance. Elle devient alors une sorte d'exutoire, prouver que l'on existe encore malgré la fatalité. Plus la peur et/ou le sentiment d'impuissance sont denses, plus la réaction sera forte et violente car ce qui nous effraie le plus, c'est notre propre disparition, notre anéantissement. Peur pour soi, pour sa famille, peur de sa propre mort économique, sociale, relationnelle. La peur pour soi mais plus encore pour les siens réveille en nous les instincts de survie connus dans le règne animal "sauver sa peau et la vie de ses petits", être prêt à tout pour ça.

La peur pour son peuple. Entrer en guerre quelle que soit la nature des armes.

La grande différence entre l'animal et l'être Homme est que ce dernier est doué d'esprit et d'une âme qui lui permettent d'échapper à l'enfermement de ses sentiments et de ses émotions et ainsi, trouver les solutions autres que la guerre fratricide (s'il en fait le choix).

La colère née du sentiment d'impuissance marque le sujet très profondément ; elle est la plus dangereuse pour soi comme envers autrui. Elle réveille en nous cette colère intégrée, souvent inconsciente et silencieuse, contre notre propre mort (notre impuissance face à la mort). L'incompréhension et la non acceptation de notre finitude se surajoutent à la cause présente et exacerbe, sans qu'on le sache, le sentiment et l'émotion liés à l'événement d'aujourd'hui.

Soi et la colère : La manière dont chacun va vivre sa colère dépend de plusieurs facteurs, personnels, culturels, conjoncturels. Je fais ici une différence significative entre le sentiment de colère souvent justifié, réaction humaine naturelle, et la forme par laquelle va s'exprimer cette colère liée à notre tempérament, à la qualité de l'événement, et au moment précis de notre hsitoire.

Notre histoire personnelle, et donc notre attitude face à la vie, influencent considérablement nos réactions. Si quelqu'un manque d'assurance et d'auto-reconnaissance, il sera d'autant plus sensible au manque de respect et à l'affront et les ressentira plus fortement. L'enfant qui a grandi dans le manque de considération sera soit en colère permanente, soit en soumission à ce qui lui semble "normal" puisqu'il a toujours vécu ainsi. L'intensité de la colère comme ses formes d'expression sont déterminées par ces paramètres personnels.

Le passé s'inscrit également dans notre présent. Nous aurons tendance à copier, ou faire l'inverse, de ce que nous avons appris de nos parents ou grands-parents, ou du groupe social d'appartenance. Les héritages divers se révèlent à travers nos mémoires, y compris parfois très anciennes et à notre insu. De même se joue l'éducation à la soumission ou à la révolte, l'effacement ou le "non" permanent quel que soit l'objet de ce non, l'adhésion simplement parce que c'est "non". Réaction à une situation insupportable contemporaine ou traces de mémoires anciennes qui ne nous concernent pas mais dont les impacts n'ont pas été effacés.

L'imprégnation culturelle sociétale est également très importante, j'en ai eu la vérification dernièrement lors d'un débat sur ce sujet. Dans notre société qui se veut policée, la colère est bannie car elle n'est considérée que sous son aspect dangereux voir funeste. Elle est donc niée, non dite et non reconnue. Elle n'a pas droit à l'existence, pire encore, le sujet qui ressent la colère est considéré comme le seul responsable de cette colère d'après certaines considérations morales, religieuses et même dans des discours soi-disant emprunts de psychologie (péché, faiblesse du sujet).

J'ajoute une autre donnée. N'oublions pas que, malgré les affirmations de société démocratique et républicaine, nous avons conservé une structure sociale hiérarchisée et autoritaire. Contre qui sommes-nous en colère ? Contre des amis ou relations que l'on découvre plus méprisant ou offensant qu'on ne le pensait (mais ça ne se fait pas de se mettre en colère contre un ami !). Le plus souvent contre ceux qui nous dirigent, les parents qui ne comprennent rien, le patron d'une entreprise, d'une association ou groupe, ceux qui gouvernent la collectivité locale ou l'Etat ; ceux qui ont l'autorité, et parait-il le savoir, de par leur fonction. Le bon fonctionnement social veut qu'ils ne soient nullement remis en cause et, de toute façon, ils ne l'acceptent pas et ne veulent rien entendre puisqu'ils ont raison de par leur statut et, en référence aux manifestations des policiers ces jours-ci, ils ont même tous les droits, droit de vie et de mort physique ou sociale.

Etouffer la colère, nier l'existence de la colère et en rendre responsable le seul sujet ressentant l'émotion, c'est également nier les causes de cette colère, comme si la violence exprimant cette colère naissait d'elle même, sans raison.

Certains vont s'accrocher à leur colère, ils ne vont pas la lâcher car ils ont besoin de sa compagnie comme une raison de vivre, un but. Pour d'autres sujets, l'excitation colérique, avec l'agressivité qu'elle génère en retour, peut devenir grisante (ceci existe aussi pour toute autre excitation émotionnelle, excitation amoureuse, plaisir à se faire peur, etc.). L'excitation émotionnelle devenant une preuve d'exister, le calme et la tranquillité étant vécue comme une sorte de mort ou rendant la vie insipide. Elle peut en ce cas, devenir un jeu ou une drogue procurant une certaine jouissance surtout si elle est accompagnée de violence ; le "je suis plus fort que l'autre, je l'ai remis à sa place" signifie "je maîtrise le destin et je suis plus fort que lui" ; l'Homme au rang du maître, au même niveau que Dieu peut-être ?

La juste colère : Or, mises à part les petites (ou grandes) colères liées à la vie quotidienne dans l'environnement proche (famille, amis, voisinage, travail, etc.), le sentiment de colère est souvent juste et justifié. Nous n'avons pas à avoir honte de ressentir de la colère lorsqu'il y a offense grave, quand nous nous sentons mal traités voire piétinés. Il est juste de dénoncer, de refuser une telle situation et de ressentir ce sentiment. La colère, émotion spontanée, se ressent avec promptitude, parfois avant même que nous en connaissions intellectuellement les causes ; elle nous avertit que des limites ont été franchies ; à nous de savoir si nous laissons faire ou non et de juger de la justesse de la réponse. La colère sert d'alerte et aussi déclenche en nous une énergie nouvelle à utiliser pour sortir de l'impasse. La colère est donc bénéfique, comme les autres émotions (l'exemple de la peur), elle nous informe et nous met en alerte.

L'expression et la manifestation de la colère : Que ce sentiment soit juste ou pas, n'élimine en rien la question suivante : que faire de cette émotion ? répondre ou ne pas répondre ? se laisser envahir ? l'étouffer ? la canaliser ?  la transcender ? Tout va dépendre de la capacité à prendre de la distance avec l'événement ou avec la personne cause du trouble. De même, est à prendre en considération l'enjeu, réel ou symbolique, véhiculé à travers la situation. Sans oublier que l'émotion met en scène deux protagonistes, deux sujets ou un sujet et un objet personnifié, l'interaction entre eux déterminera la suite.

La véritable question est alors de savoir à quel niveau l'on se sent atteint : est-ce que la remarque désobligeante que je reçois et qui m'émeut, concerne un acte que j'ai posé ? me concerne moi en tant qu'individu ? ou est-ce que je me sens atteinte au plus profond de moi ? Et quelle est l'intention de celui qui me fait la remarque ? Autant d'éléments qui vont, normalement, conditionner l'intensité de la colère et la manière de réagir.

La colère peut se manifester par une réaction agressive, parfois violente en parole ou en acte. Elle peut être rentrée et ronger le coeur, alimenter la rancune, voire le désir de vengeance. Il est possible également de la canaliser, de calmer son émotion pour juger raisonnablement de la meilleure réponse possible tout en restant vigilant pour éviter les attaques supplémentaires éventuelles.

De la colère individuelle à la colère collective, d'un groupe, d'un peuple : Il arrive que l'objet de la colère concerne une personne précise mais qu'il touche de façon identique d'autres personnes. Est-ce que les colères individuelles vont s'amonceler dans la rue et crier ensemble en ne restant que des colères individuelles guère agissantes devant les puissants qui vont soit donner des joujoux soit balayer d'un revers policier ceux qui dérangent l'ordre public ? Est-ce que ces colères partagées dans la discussion, l'analyse collective, vont se transformer et devenir une colère d'un groupe, d'un peuple, une colère qui dépasse le seul intérêt individuel ? A ce moment, l'énergie de la colère peut se transmuter, non pas en violence, mais en un engagement reliant les uns aux autres, au destin de la société à laquelle ils appartiennent. La colère transformée en puissance de participation d'un ensemble pour le bien de tous. Reste ensuite, comme à chaque fois, le choix des suites à donner. Cet acte collectif est aussi, s'il est bien mené, un espace de distanciation et donc de modération, sans pour autant quitter les causes de cette situation et que l'ensemble aspire à modifier.

La colère et le deuil : En écrivant ce texte, je m'aperçois que revient une constante, implicite ou explicite : la colère est la force qui dit non à une situation précise quelle qu'elle soit et notre désir profond que ce soit autrement, une sorte de défense vis à vis de cette situation. Mais, colère ou pas, ce qui est "est". Colère ou pas l'affront existe, la colère ne changera pas ce qui a été. Colère ou pas, demander réparation est possible. Colère ou pas, l'entreprise va fermer ses portes et des solutions nouvelles sont à inventer ; peut-être d'autant plus facilement s'il n'y a pas colère car cela ouvre des négociations possibles, cela ouvre l'imagination bloquée par des émotions trop fortes.

Alors qu'est-ce que la colère ? Le chemin de deuil me donne une réponse.

Il est établi que la démarche de deuil s'accomplit progressivement en cinq étapes distinctes ; la première est le déni, "non ce n'est pas vrai, pas possible". Nous avons vu tout à l'heure que la négation existe également concernant ce sentiment de colère. La deuxième étape du deuil est la colère, le refus de ce qui arrive jusqu'à en vouloir aux puissances extérieures, "c'est de ta faute", la faute au chauffeur, à Dieu peut-être. Face à la maladie, à la mort d'un proche, ces réactions, ces sentiments nous habitent. Et pourtant, nous ne pouvons pas grand chose. Alors viennent ensuite avec le temps d'autres étapes, le marchandage, la résignation puis celle de l'acceptation, acceptation de ce qui est puisque cela est. L'acceptation est ce moment de lâcher-prise d'une situation sur laquelle nous n'avons aucune prise. La colère ne serait-elle pas l'inverse ? Le refus du lâcher-prise ? L'émotion-énergie qui nous fait croire que l'on peut être plus fort que le mauvais sort pour pouvoir le conjurer ? Et si cette émotion-énergie était d'autant plus efficiente en s'opérant, sans colère, dans l'acceptation la plus sereine possible et la lucidité de ce qui est ? Accueil, lucidité et donc dialogue possible jusqu'à la solution de réparation, de modification, voire jusqu'au pardon ?

L'actualité française : Après cette description, ce décryptage, je reviens à l'origine de cet écrit ; j'avais besoin de comprendre au-delà des discussions habituelles, ce qui a conduit bon nombre de Français à voter extrême droite à ce premier tour de l'élection présidentielle. Je perçois plusieurs hypothèses qui se complètent ; il n'y a pas qu'une raison mais de multiples qui font un amalgame trompeur pour ceux qui le subissent.

La fin des trente glorieuses, le chômage puis l'accentuation de la mondialisation insuffisamment régulée, depuis quelques années la fameuse crise, sont autant de situations mal gérées par les responsables politiques qui se sont succédés et nous promettent chaque année que c'est la dernière difficile, la suivante sera meilleure ! Et depuis nous attendons et nous voyons les dégâts s'accentuer, la situation financière et sociale des familles s'aggraver alors que les nantis ont de plus en plus de pouvoir et de richesses. Depuis longtemps, les électeurs Français ont montré leur désapprobation notamment par un nombre important d'abstentions lors des précédentes élections. Mais les chefs politiques, de gauche comme de droite n'ont toujours pas compris et continuent leur ritournelle. Alors, oui, à l'heure où la crise se montre à notre porte comme elle s'est montrée en Grèce, en Espagne, au Portugal, les Français se considèrent bafoués, non considérés. De plus, ils crient à l'injustice. Et maintenant, ils ont peur, peur pour eux et pour leurs enfants. Trois raisons d'être en colère, dont la dernière est la réaction de survie, la plus instinctive, la plus féroce. La peur panique comme dans un tsunami où chacun ne sait plus ce qu'il fait ni où il est. Le sentiment d'impuissance s'est installé dans la tête des gens martelée régulièrement par les médias qui ne cessent de parler de cette crise financière, des guerres, du chômage ; ils sont prêts à tout saccager ou à saisir le premier bâton qui leur servira, croient-ils, de radeau de survie. Cela, tout le monde le sait, mais rien n'a été fait pour l'éviter.

D'autres éléments sont à prendre en considération. J'évoquais plus haut ce déni de la colère. Je pense que certains sont pris dans cette négation, une manière de ne pas voir, de ne pas se rendre compte. Je suis étonnée par certaines réactions de personnes que je rencontre, j'ai parfois l'impression de ne pas vivre dans le même pays, alors que nous sommes semblables. Et que dire du déni des politiques ! Ils savent, et dans les faits, ne changent rien à ce fossé qui s'est creusé entre eux et le peuple. De ce point de vue, effectivement, on a déjà connu cela dans l'histoire de notre pays.

Notre culture dominante est aussi responsable. La culture normative de notre pays engendre des phénomènes de réactions identitaires. La France n'a toujours pas rompu avec le concept jacobin de centralisme et d'égalitarisme. La norme majoritaire supposée garante de la cohésion sociale génère, au contraire, les fractures. Plus les différences sont niées, plus les groupes s'affirment et se rivalisent pour ne pas disparaître. Un peu de bon sens avec une dose de psycho-sociologie aboutit à cette constatation. Pourquoi la France n'arrive-t-elle pas à quitter cette conception ? On clame partout la diversité mais depuis si longtemps les provinces françaises n'ont pas droit d'existence, et les langues régionales elles-mêmes à peine reconnues ! Quelle place alors pour ceux qui viennent de terres plus lointaines de Paris ? Ils sont les bienvenus s'ils se perdent dans la masse ; d'ailleurs, nous sommes devenus la masse, nous ne sommes plus des citoyens sujets à part entière, la masse anonyme, découpée en catégories pour les politiques comme pour les circuits de grande distribution ! L'autre, le sujet devenu objet. "La plus grande violence, ce n'est pas la rupture du lien humain, c'est sa négligence" (F. Gros) ; être indifférent à l'humanité de l'autre, l'Autre absolu, incarné, clairement identifié et unique. L'incivilité tant reprochée actuellement provient de cette indifférence de l'autre, de cette négligence profonde du lien humain véhiculée par les dirigeants politiques, économiques et se propageant dans toute la société.

Plus grave et plus sournois encore, les indignités, répétées sous ce dernier quinquennat, une fois stigmatisant les uns, une autre fois les autres. La liste des tire au flanc, des fraudeurs, des indésirables, s'allongent sans cesse, au plus haut degré de l'Etat, sur toutes les ondes, sans parler de toutes les horreurs qui circulent sur le net et pris comme argent comptant. La haine, la suspicion se distillent goutte à goutte ou par gros débit selon les moments et les circonstances. Les conséquences sont doubles : humilier et diviser, donc asservir. Certains déplorent aujourd'hui le discours de plus en plus droitier de l'actuel Président, mais c'est ainsi depuis le début de son mandat, une stratégie qui va crescendo volontairement pour attiser la haine, créer la dissension au sein du peuple pour apparaître ensuite le seul à pouvoir "mettre de l'ordre" et cet ordre nouveau réclamé par une masse, m'effraie considérablement. Nombreux sont les Français qui se sont laissés prendre ; comment leur en vouloir alors que des élus et responsables politiques qui se disent démocrates n'ont rien vu et cautionnent encore ? Le FN n'est pas seul responsable de ce vote extrême, loin de là, il l'a annoncé, il n'aura pas besoin d'eux s'il est à nouveau président, ses proches font aussi bien.

Notre société française devient suffocante et personne ne semble le dénoncer. La France est, depuis des années, le pays où se consomme le plus de médicaments notamment des anti-dépresseurs ; peut-être serait-il préférable d'en chercher les causes plutôt que de se contenter de modifier le remboursement de la sécurité sociale pour éviter l'aggravation du déficit. L'aggravation de la santé de la population est signe de quelque chose. On n'entend guère parler d'études d'experts, de chercheurs sur cette question. Existent-elles et sont-elles transmises au Ministère ?

On ne cesse de parler d'insécurité et là également, solution : répression et autoritarisme. Et les causes ? La violence ou les actes extrêmes deviennent nombreux et fréquents. Ces actes ne sont pas, pour certains, ni violence gratuite, ni colère exacerbée, ils sont souvent actes de désespérance ; regardons le nombre de suicides qui ne cessent d'augmenter et d'apparaître même dans l'espace public, sur le lieu de travail, des policiers, des enseignants, des cadres ou des employés ! Se montrer existant dans sa mort, obtenir la reconnaissance de l'autre au travers cet acte ultime ! Une société digne de ce nom ne peut pas accepter de tels actes extrêmes. Une société se juge au travers des actes qui y sont produits.

Autant de raisons pour les citoyens de manifester leur désaveu des politiques et de ceux qui les représentent. La société malade, gravement malade. On peut ressentir comme une gangrène qui se propage à tous les niveaux et l'on craint d'être atteint.

La campagne présidentielle est un moment particulier, de courte durée, où se projette par acteurs interposés et tel un miroir, le reflet de ce que nous sommes ou, peut-être davantage ce que ces acteurs voudraient que nous soyons, ou les deux. J'entendais dernièrement un candidat dire "je parle aux Français de ce qu'ils ont envie d'entendre." Qui de la poule et de l'oeuf ? Et qu'est-ce qu'être responsable politique ?

D'après les philosophes, la première qualité de la démocratie et qui prouve son existence, c'est le débat, le débat politique, argumentaire et contre argument jusqu'au moment de compromis et d'accord, car il est nécessaire de trouver un accord pour ne pas être constamment dans la guerre des camps et aussi pour que le gouvernement puisse remplir sa mission. N'oublions pas que le modèle de gouvernement démocratique est fait pour permettre la régulation des pouvoirs et l'apaisement de la société. Mais depuis longtemps, le débat n'existe plus et quand les candidats ne font plus leur show, ils sont considérés comme ennuyeux. Les journalistes, les adversaires politiques et donc les spectateurs veulent des coups dans l'arène, peu importe l'objet. J'entendais tout à l'heure à quelques heures du dernier débat télévisé des deux candidats, "ce qui importe c'est la forme, ce n'est pas le fond". Tout le monde le sait, les hommes politiques aussi ; ils persistent cependant à jouer des pièces qui sentent le rance. Après avoir dédaigné les citoyens, ils les abêtissent, afin de les rendre plus dociles et malléables.

La société du paraître et l'utilisation des médias donnent une explication. Mais la raison est aussi institutionnelle ; le mode de scrutin majoritaire prive les élus et les citoyens de cette obligation de véritables discussions politiques pour trouver un point de vue commun et accepté par tous. Nous en avons perdu l'usage. Ceci se confirme à tous les niveaux, nous ne savons plus discuter de "la res publica", de la chose publique ; chacun donne son avis et cherche à l'imposer ; la dialectique et la recherche du meilleur sont rares. 

Certains acteurs sont plus doués que d'autres et savent plus finement utiliser la foule, s'appuyant fort astucieusement sur la colère rentrée. L'homme magnifie la colère, la met au grand au jour, en fait le but de sa campagne sur fond de symboles historiques. De grandes messes où certains croient redevenir le Peuple, le Peuple Souverain ! Exutoire mais aussi sacralisation de la colère qui peut seule conduire le peuple vers de nouveaux lendemains. Les résultats n'ont pas été ceux qui étaient escomptés. Jouer à l'apprenti sorcier peut amener des désenchantements.

" J'admets la colère du soldat, je n'admets pas la colère du capitaine" d'après Aristote. Cette phrase fait écho fortement dans cette campagne. Traduite en terme politique cela signifie que la colère du peuple, des citoyens peut se comprendre et même s'admettre mais pas celle des chefs politiques ; leur fonction est autre, plus noble, on attend d'eux qu'ils assument leurs responsabilités. Imaginons un capitaine qui part à la bataille en colère, il va oublier la stratégie élaborée patiemment avec raison, il va crier des ordres dans le désordre, il va foncer sur tout ce qui va se trouver devant lui, sa troupe va être désemparée, ne va plus lui faire confiance. Le chef a le devoir de lucidité, de sagesse, de tempérance. Mais cette campagne montre combien cela n'a pas été recherché.

Dans ce climat d'inquiétude, il est dangereux d'attiser la colère, voire la haine, de quelque côté qu'elles viennent. Le résultat est connu : ce vote d'extrême droite pour 18 % des Français et 9 % pour le seul qui était dans la justesse des propos et la réconciliation de la France avec elle-même, avec ses valeurs, avec ses compétences et ses ressources. Le seul qui pouvait sortir le pays de la crise, des crises multiples qui le traversent. Le premier homme politique apprécié et estimé des Français pour plus de 65% d'entre eux. Quelles en sont les explications ?

Tout au long de cet écrit a été explicité largement toutes les raisons de la colère actuelle des citoyens, colère vénérée durant cette campagne par les deux extrêmes politiques, sans oublier la haine et la peur de l'autre savamment entretenue durant tout le temps de ce mandat. Autant de citoyens qui se replient sur eux-mêmes et souhaitent se protéger à l'intérieur d'un protectionniste exagéré.

Au-delà de ce constat, peut-être qu'apparaissent d'autres causes moins apparentes mais tout aussi efficaces. Les électeurs, déçus, inquiets ont fait le choix de ce qui est le plus opposé aux principes démocratiques et républicains comme s'ils niaient leur propre origine, un retour radical voire suicidaire, à l'utopie tribale ! Par ce choix extrême, ils punissent les responsables politiques mais ils se punissent eux-mêmes. Ils expriment leur colère contre ces chefs qu'ils ne reconnaissent plus mais retournent leur colère contre eux-mêmes. L'option de sagesse et de vérité est trop éloignée de ce qu'ils vivent, ils ne peuvent plus rêver ni espérer et cela leur demanderait trop d'efforts partagés. En finir, vite et à n'importe quel prix ! Ils ne cherchent pas à se débarrasser des causes de leur malheur, ils demandent seulement à être déchargés de leur angoisse, se défaire de l'émotion qui les tenaille plus que de ce qui l'a provoquée.

Mais, après ce temps de tumulte et ces jeux dangereux, peut-être reviendra la raison, comme souvent au second tour de cette élection !

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